Contes à lire et à relire

Conte extrait de l'almanach d'Henri Gougaud

Un jour, Uryzmaeg dit à Satana, son épouse: 
– Je ne peux plus te supporter. Tu es une fieffée sorcière. Tu connais tout de mes pensées. C’est intolérable, à la fin. Emporte tout ce que tu aimes.
Choisis, prends et va-t’en d’ici.

– D’accord, lui répond Satana, fière, droite. Mais j’ai longtemps partagé le pain des Nartes, tes compagnons. Permets-moi de leur offrir un festin d’adieu.

Il accepte d’un grognement et s’en va en claquant la porte. Satana se met à l’ouvrage. Trois jours durant elle cuisine, dresse une table magnifique. Les compagnons d’Uryzmaeg entrent. Ils s’extasient devant les gibiers, les volailles, les cruches rebondies qui luisent à la lueur du feu. On bâfre, on boit, on chante. Satana dit enfin:
– Hommes, rendons hommage à mon époux. Que chacun lui présente une coupe d’alcool, comme le veut la coutume des Nartes.

Uryzmaeg se dresse. Son rire fait trembler les murs. Les gobelets se choquent. Il les vide, il s’effondre, et se met à ronfler. Ses compagnons prennent congé.
Satana restée seule sort dans le petit matin, attelle une paire de bœufs, puis traîne son époux dehors, le couche au fond de son chariot, grimpe à côté de lui et fouette la croupe des bêtes. Elle voyage jusqu’à midi.
Alors Uryzmaeg s’éveille, dégrisé. Il jette un œil autour de lui. À droite, à gauche, la campagne. Il dit:

– Qu’est-ce que je fais ici ?

Satana répond, souriante:

– Tu m’as chassée, non? Je m’en vais, voilà tout.

– J’en suis content, dit Uryzmaeg. Mais où m’amènes-tu, dis-moi?

– Le jour où tu m’as renvoyée, mon homme, tu m’as dit :
« Emporte ce que tu voudras.» Or, tu es mon plus cher trésor. C’est donc toi que j’ai pris. J’ai laissé tout le reste.
– Ah ça, j’ai épousé le diable en personne, dit Uryzmaeg, en riant.

Il embrasse sa femme, empoigne les rênes. L’attelage fait demi-tour dans l’herbe haute. Le soleil dans le dos, ils rentrent à la maison.

Le conte des empreintes

Depuis presque cent ans, le vieil homme marchait. Il avait traversé l’enfance, la jeunesse, mille joies et douleurs, mille espoirs et fatigues. Des femmes, des enfants, des pays, des soleils peuplaient encore sa mémoire. Il les avait aimés. Ils étaient maintenant derrière lui, lointains, presque effacés. Aucun ne l’avait suivi jusqu’à ce bout du monde où il était parvenu. Il était seul désormais face au vaste océan.

Au bord des vagues, il fit halte et se retourna. Sur le sable qui se perdait dans des brumes infinies il vit alors l’empreinte de ses pas. Chacun était un jour de sa longue existence. Il les reconnut tous, les trébuchements, les passes difficiles, les détours et les marches heureuses, les pas pesants où l’accablaient des peines.

Il les compta. Pas un ne manquait. Il se souvint, sourit au chemin de sa vie. Comme il se détournait pour entrer dans l’eau sombre qui mouillait ses sandales, il hésita soudain. Il lui avait semblé voir, à côté de ses pas, quelque chose d’étrange.

A nouveau, il regarda. En vérité, il n’avait pas cheminé seul. D’autres traces, tout au long de sa route, allaient auprès des siennes. Il s’étonna. Il n’avait aucun souvenir d’une présence aussi proche et fidèle. Il se demanda qui l’avait accompagné. Une voix familière et portant son visage lui répondit : « C’est moi ».

Il reconnut son propre ancêtre, le premier père de la longue lignée des hommes qui lui avaient donné la vie, celui que l’on appelait Dieu.

Il se souvint qu’à l’instant de sa naissance, ce Père de tous les pères lui avait promis de ne jamais l’abandonner. Il sentit dans son cœur monter une allégresse ancienne et pourtant neuve. Il n’en avait jamais éprouvé de semblable depuis l’enfance. Il regarda encore. Alors, de loin en loin, il vit le long ruban d’empreintes parallèles, plus étroit, plus ténu. Une trace de pas, certains jours de sa vie, était seule visible.

Il se souvint de ces jours. Comment les aurait-il oubliés ? C’étaient les plus terribles, les plus désespérés. Au souvenir des heures misérables entre toutes où il avait pensé qu’il n’y avait de pitié ni au Ciel ni sur Terre, il se sentit soudain, amer, mélancolique.

 « Vois ces jours de malheur, dit-il. J’ai marché seul. Où étais-tu Seigneur, quand je pleurais sur ton absence ?

 – Mon fils, bien-aimé, lui répondit la voix, ces traces solitaires sont celles de mes pas. Ces jours, où tu croyais cheminer en aveugle, abandonné de tous, j’étais là, sur ta route.

Ces jours où tu pleurais sur moi, je te portais.

(Contes du Brésil, Henri Gougaud, L’arbre d’amour et de sagesse, éd. du Seuil, 1992)

 

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