Contes à lire et à relire

Conte extrait de l'almanach d'Henri Gougaud

Une dame taupe, un beau jour, se sentant des chaleurs partout, se mit en quête d’un époux.

« Mais je ne me donnerai pas à n’importe qui, dit-elle. Je veux du haut, du très haut placé. »

Elle était fière, un peu pimbêche. Elle alla s’offrir au soleil. Il la reçut courtoisement, lui dit qu’il était très honoré.

  • Mais à vrai dire, ajouta-t-il, ma valeur est un peu surfaite. Un nuage suffit à éteindre mes feux.

« Un nuage ? Pensa la taupe. Voilà donc l’époux qu’il me faut ». Elle en croisa un en chemin. Il était gris, il était gros, signe incontestable d’aisance.

  • Hélas, lui dit-il, chère amie, que serai-je, moi, sans le vent ?

Elle courut après la bourrasque, lui cria

  • veux-tu m’épouser ?
  • Pourquoi pas ? Lui répondit l’autre. Mais s’il est vrai que tu exiges un puissant parmi les puissants, sache que le bouddha de pierre qui trône au milieu de ton champ me résiste depuis mille ans. Il est vraiment trop fort pour moi.

Elle trottina jusqu’au bouddha.

  • Fort, moi ? Dit-il. Restons lucides. Qu’une taupe vienne creuser une galerie sous mon trône, et je m’effondre, et je me brise, et je ne suis plus rien du tout.

La taupe épousa une taupe, et elle en fut contente, en plus.

Conte extrait de l'almanach d'Henri Gougaud

Un jour, Uryzmaeg dit à Satana, son épouse: 
– Je ne peux plus te supporter. Tu es une fieffée sorcière. Tu connais tout de mes pensées. C’est intolérable, à la fin. Emporte tout ce que tu aimes.
Choisis, prends et va-t’en d’ici.

– D’accord, lui répond Satana, fière, droite. Mais j’ai longtemps partagé le pain des Nartes, tes compagnons. Permets-moi de leur offrir un festin d’adieu.

Il accepte d’un grognement et s’en va en claquant la porte. Satana se met à l’ouvrage. Trois jours durant elle cuisine, dresse une table magnifique. Les compagnons d’Uryzmaeg entrent. Ils s’extasient devant les gibiers, les volailles, les cruches rebondies qui luisent à la lueur du feu. On bâfre, on boit, on chante. Satana dit enfin:
– Hommes, rendons hommage à mon époux. Que chacun lui présente une coupe d’alcool, comme le veut la coutume des Nartes.

Uryzmaeg se dresse. Son rire fait trembler les murs. Les gobelets se choquent. Il les vide, il s’effondre, et se met à ronfler. Ses compagnons prennent congé.
Satana restée seule sort dans le petit matin, attelle une paire de bœufs, puis traîne son époux dehors, le couche au fond de son chariot, grimpe à côté de lui et fouette la croupe des bêtes. Elle voyage jusqu’à midi.
Alors Uryzmaeg s’éveille, dégrisé. Il jette un œil autour de lui. À droite, à gauche, la campagne. Il dit:

– Qu’est-ce que je fais ici ?

Satana répond, souriante:

– Tu m’as chassée, non? Je m’en vais, voilà tout.

– J’en suis content, dit Uryzmaeg. Mais où m’amènes-tu, dis-moi?

– Le jour où tu m’as renvoyée, mon homme, tu m’as dit :
« Emporte ce que tu voudras.» Or, tu es mon plus cher trésor. C’est donc toi que j’ai pris. J’ai laissé tout le reste.
– Ah ça, j’ai épousé le diable en personne, dit Uryzmaeg, en riant.

Il embrasse sa femme, empoigne les rênes. L’attelage fait demi-tour dans l’herbe haute. Le soleil dans le dos, ils rentrent à la maison.

Conte extrait de l'almanach d'Henri Gougaud

L’attendait-elle ? Non, elle n’attendait personne.

Quand le fils du sultan la vit dans le désert où il poursuivait des gazelles, elle se tenait debout auprès d’un rocher blanc, et elle était si belle qu’il ne put chevaucher plus loin. Il la salua, elle non. Il la hissa sur sa monture. Sans rien dire, elle se laissa faire. Il l’amena dans son palais, la fit nourrir, soigner, vêtir (sa robe n’était que poussières). Il la rejoignit dans sa chambre, et ne put que s’agenouiller. Elle était la femme rêvée, mille fois approchée en songe, mille fois fuyante au réveil. Elle accepta de l’épouser.

Après un an, elle eut un fils. Le prince lui offrit deux bracelets d’argent.

  • J’aurais préféré, lui dit-elle, une grappe de raisins mûrs.

Après une nouvelle année, leur vint un deuxième enfant. L’époux offrit à l’accouchée un collier d’ivoire et d’or fin.

  • J’aurais préféré, lui dit-elle, une coupe de fruits mouillés.

Quand naquit leur troisième fils, elle se détourna du diamant posé près d’elle sur le drap.

  • J’aurais préféré, mon ami, une simple gourde d’eau fraîche.
  • Ma femme, quel malheur te tient ? Je t’offre des merveilles, et que veux-tu ? Des riens !
  • Tu sauras tout demain, répondit son épouse.

À l’aube ils s’en furent au désert. Par une brèche de rocher, ils descendirent sous la terre.

Là était une vaste salle débordante de coffre d’or. Au fond été quatre squelettes vêtu de lourds et beaux habits.

  • Voici ma famille, dit-elle. Ici fut une haute ville dont mon père était le sultan. Vois sa prodigieuse richesse. Hélas, un vent de sauterelles a ravagé nos champs, nos vignes, et tout le monde est mort de faim dans des fortunes inutiles. Je sais maintenant ce que sont les seuls véritables trésors. Toi, tu n’en sauras jamais rien. Va, laisse-moi à mon désert.

Il s’en fut, elle demeura seule, et le conte finit ici.

Le conte des empreintes

Depuis presque cent ans, le vieil homme marchait. Il avait traversé l’enfance, la jeunesse, mille joies et douleurs, mille espoirs et fatigues. Des femmes, des enfants, des pays, des soleils peuplaient encore sa mémoire. Il les avait aimés. Ils étaient maintenant derrière lui, lointains, presque effacés. Aucun ne l’avait suivi jusqu’à ce bout du monde où il était parvenu. Il était seul désormais face au vaste océan.

Au bord des vagues, il fit halte et se retourna. Sur le sable qui se perdait dans des brumes infinies il vit alors l’empreinte de ses pas. Chacun était un jour de sa longue existence. Il les reconnut tous, les trébuchements, les passes difficiles, les détours et les marches heureuses, les pas pesants où l’accablaient des peines.

Il les compta. Pas un ne manquait. Il se souvint, sourit au chemin de sa vie. Comme il se détournait pour entrer dans l’eau sombre qui mouillait ses sandales, il hésita soudain. Il lui avait semblé voir, à côté de ses pas, quelque chose d’étrange.

A nouveau, il regarda. En vérité, il n’avait pas cheminé seul. D’autres traces, tout au long de sa route, allaient auprès des siennes. Il s’étonna. Il n’avait aucun souvenir d’une présence aussi proche et fidèle. Il se demanda qui l’avait accompagné. Une voix familière et portant son visage lui répondit : « C’est moi ».

Il reconnut son propre ancêtre, le premier père de la longue lignée des hommes qui lui avaient donné la vie, celui que l’on appelait Dieu.

Il se souvint qu’à l’instant de sa naissance, ce Père de tous les pères lui avait promis de ne jamais l’abandonner. Il sentit dans son cœur monter une allégresse ancienne et pourtant neuve. Il n’en avait jamais éprouvé de semblable depuis l’enfance. Il regarda encore. Alors, de loin en loin, il vit le long ruban d’empreintes parallèles, plus étroit, plus ténu. Une trace de pas, certains jours de sa vie, était seule visible.

Il se souvint de ces jours. Comment les aurait-il oubliés ? C’étaient les plus terribles, les plus désespérés. Au souvenir des heures misérables entre toutes où il avait pensé qu’il n’y avait de pitié ni au Ciel ni sur Terre, il se sentit soudain, amer, mélancolique.

 « Vois ces jours de malheur, dit-il. J’ai marché seul. Où étais-tu Seigneur, quand je pleurais sur ton absence ?

 – Mon fils, bien-aimé, lui répondit la voix, ces traces solitaires sont celles de mes pas. Ces jours, où tu croyais cheminer en aveugle, abandonné de tous, j’étais là, sur ta route.

Ces jours où tu pleurais sur moi, je te portais.

(Contes du Brésil, Henri Gougaud, L’arbre d’amour et de sagesse, éd. du Seuil, 1992)

 

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